Des textes et des images

Memory Lab


Memory Lab est un réseau d’échanges européens sur la manière de raconter, de transmettre (par l’écrit, la muséographie ou par l’image) les crimes de masse du XXème siècle. Chaque année, nous visitons ensemble un pays afin d’explorer comment il raconte et assume son histoire.

Au sein de Memory Lab, je ne filme pas. Je prends des photos, je discute, j’échange, j’enquête. Je me ressource.
http://www.memorylab-europe.eu/

Dans un taxi entre le Kosovo et la Serbie (Carnet de voyage, 2013)

© Antoine Jaccoud

Nous sommes en février. Je voyage en taxi de Kraljevo, une ville au centre de la Serbie, vers le Kosovo, avec Shpresim, un Albanais Kosovar qui travaille pour une ONG. Nous nous sommes rendus ensemble en Serbie pour une réunion. Shpresim n’aime pas aller en Serbie. Mais il fait son travail avec cœur et il ne laisse pas paraître ses sentiments, il est très poli, jovial, il parle parfaitement français avec un accent belge et serbo-croate. Il peut donc discuter avec les étrangers, voisins détestés ou pas. A l’aller, le passage de frontières avait été compliqué, il nous avait fallu des dérogations du ministère de l’intérieur serbe qui ne reconnaît pas le Kosovo et donc pas ses tampons ni ses passeports. Nous avons cinq heures de route. Dans ces trajets qui durent, l’informel s’installe inévitablement. On finit toujours par se livrer plus qu’on ne le voulait, emporté par le corps qui se détend, l’esprit qui vagabonde. Shpresim et Dragan, notre chauffeur serbe, discutent. Les deux hommes, désignés comme d’évidents ennemis par les schémas des guerres des années 90, éclusent progressivement tous les sujets habituels à deux ex-yougoslaves qui ne se connaissent pas (c’est un enchaînement fluide, comme dans une partition bien connue, les mouvements et les respirations s’enchaînent, sans fausse note mais sans surprise, c’est partout pareil quel que soit le lieu en ex-Yougoslavie et qu’elle que soit la nationalité des protagonistes). Les sujets de la discussion sont dans l’ordre :

1) les équipes de foot, le sport, les prochains matchs, tournois, les joueurs, leurs salaires ;

2) et c’est dur aujourd’hui, le chômage, la vie est si chère, les salaires sont misérables, et les retraites, on ne s’en sort pas, « mon cousin », « ma tante », heureusement qu’il y a de la famille à l’étranger qui nous envoie de l’argent, les hommes politiques eux, ils ne connaissent pas les difficultés de la vie, tous corrompus ;

3) et c’était tellement mieux sous Tito : la paix, la vie était belle, on ne manquait de rien, on allait d’un bout à l’autre de la Yougoslavie, on avait un grand et beau pays, et des passeports, la possibilité de voyager sans visa partout, on était si heureux ;

4) et dire que la Roumanie, la Roumanie !!! (sous-entendu : ces culs-terreux !) est entrée dans l’Union européenne avant « nous » (nous, les « Yougoslaves »), c’est impensable.

Habituellement, après cette séquence immuable, que j’ai entendue des dizaines de fois, il y a un silence gêné qui dure et qui ne sait pas comment se rompre. Car tous deux le savent. Tous les sujets de consensus ont été abordés. Il n’y a qu’un seul sujet qui a été tu, et de taille : la guerre. Là aussi, le silence s’installe. Et puis, tout d’un coup, Shpresim et Dragan se parlent, chacun raconte sa guerre avec une grande douleur et une grande douceur aussi. Chacun raconte sa tristesse et sa souffrance. Et ils s’écoutent. Et moi je les écoute, j’ai la chair de poule, ma poitrine se serre. C’est un moment unique. Dans ce vieux taxi qui roule vers Mitrovica, sur des routes vides et désertes mais qui sont pour tous les deux remplies de souvenirs. Voilà que les 5 heures ont filé sous nos doigts. Nous arrivons déjà devant le pont de Mitrovica, qui symbolise la division entre le Nord et le Sud du Kosovo et qu’aucune voiture serbe ne s’avise jamais de traverser – tout le monde traverse ce pont à pied et change de voiture de l’autre côté, Shpresim dit alors à Dragan, « Vas-y, avance, traverse ». Nous avançons en silence sur ce pont interdit et de l’autre côté nous attend un autre taxi albanais kosovar qui doit nous amener à Pristina. Nous descendons de la voiture, Dragan sort pour nous donner nos valises, et là, Shpresim présente Dragan au chauffeur albanais afin qu’ils se serrent la main et il dit simplement : « Voici Dragan, mon ami ». C’est tout. Aucune effusion. Mais une émotion immense. Je ne sais pas s’ils se reverront, eux non plus, mais une brèche s’est ouverte.

Pourquoi soudainement les images ? (Dossier de candidature, Ateliers Varan, 2011)

Comment expliquer la naissance du désir de raconter une histoire avec les voix et les paroles d’autrui, moi en silence ? Moi qui ai tant besoin d’exister, comment en suis-je arrivée à m’intéresser aux autres, aux silencieux, aux invisibles, aux ombres, aux insignifiants, aux discrets, aux timides ? Comment et où ai-je appris à scruter, décrypter les visages, à tenter de comprendre tout ce qu’ils taisent ? Et comment ai-je appris à les écouter, à les accompagner dans leurs récits, à les encourager à chercher plus profondément encore ce qu’ils n’ont jamais dit ?

Peut-être le moment de raconter est il simplement venu, après 15 ans d’expérience professionnelle dans les ONG. Voici quelques pistes pour comprendre ce qui me conduit à vouloir suivre un atelier de réalisation documentaire et me lancer dans cette aventure dont je n’avais jamais eu l’idée jusqu’au mois d’avril dernier. Et pourtant, à présent que je tiens cette envie fermement dans ma main, elle m’irrigue d’une douce chaleur.

Ce que je sais, d’abord, c’est que ma famille a été profondément traversée par les déchirements européens du XXème siècle et que je les porte en moi. Sans remonter plus loin que deux générations, mes grands-parents sont nés dans des villes qui ont depuis changé de nom et de pays : Nagyvárad / Oradea (Hongrie – Roumanie), Königsberg / Kaliningrad (Allemagne – Russie) et qu’ils ont quittées dans des conditions douloureuses. Mes parents eux aussi ont quitté, enfants, leurs villes natales pour l’Ouest (Berlin Est vers Hambourg pour ma mère, Budapest vers Genève pour mon père).

Et moi, je suis ce qu’on aurait appelé à l’époque totalitaire une « Mischlinge ». Je ne suis rien totalement : à demi-Juive, à demi-Allemande, à demi-Hongroise, Française (jusqu’au bout des ongles paraît-il et pourtant sans racine ici, par hasard, et avec le sentiment que ce passeport est usurpé). Je suis et serai toujours à moitié quelque chose, assise sur les frontières, en particulier celles qui sont issues de conflits, à chercher à les enjamber sans arrêt et à les faire traverser par ceux qui en ont peur. J’ai un rapport étrange aux identités et je suis allergique à l’idée de pureté.

Ce dont j’ai pris conscience a posteriori, c’est que j’ai eu besoin d’explorer l’ailleurs, le totalement étranger. Si j’ai plongé sans tout saisir dans la lutte contre la purification ethnique en Bosnie en 1992 grâce à des amis, c’est en revanche délibérément que j’ai fait le choix au cours de mes études d’histoire de plonger dans un monde qui m’était inconnu : l’histoire des colonisations et décolonisations africaines qui a, un peu naïvement sans doute, nourri mon indignation face aux injustices, et mon engagement pour la cause des pauvres et des impuissants (également nourrie par le parcours universitaire et militant de mon compagnon pour la cause indépendantiste kanake). En septembre 1995, je me suis inscrite en maîtrise avec un professeur d’histoire spécialiste du Rwanda. Il était épuisé, il écrivait et publiait sans arrêt, il était effondré par le génocide rwandais qui venait de se produire sous ses yeux. J’ai eu immédiatement envie de travailler avec lui pour comprendre quelque chose à ce génocide contemporain. Génocide rwandais, purification ethnique en Bosnie-Herzégovine, les fantômes de la deuxième guerre mondiale. On y est.

Ce que je sais enfin, c’est que dans mon poste de responsable des Balkans pour une ONG française assez atypique, j’ai pris un plaisir profond à explorer pendant 9 ans plusieurs pays, non pour les comprendre intégralement dans une perspective géopolitique, mais pour plonger dans les histoires individuelles de certaines personnes qui ont pris des décisions insensées dans des moments où leur monde s’effondrait. J’ai ensuite glissé vers des gens plus ordinaires, moins habitués à discuter avec les étrangers. J’ai aimé venir, revenir, me situer dans un temporalité longue, devenir familière de gens, passer du temps à tenter de les comprendre. J’ai aimé ce que l’on appelle dans notre jargon les « missions ». Immergée dans le pays, dans leur réalité, être d’une disponibilité totale. Tous mes sens en alerte. Amener mes interlocuteurs sur des terrains plus intimes que ce qu’ils ont l’habitude de raconter aux ONG étrangères. Il s’agissait pour moi de réussir à atteindre une sincérité du dialogue, à voir surgir l’émotion. J’ai beaucoup aimé provoquer des rencontres entre des gens qui n’en auraient pas eu l’idée, car situés de deux côtés « ennemis » et dont je sentais pourtant qu’ils ont des choses fortes en commun : les réunir, expérimenter la rencontre en leur faisant traverser des frontières interdites et observer ce qu’elle produit, mais aussi ce que fait surgir le déplacement de « l’autre côté », discrètement, ce que cela entraîne dans la perception de l’autre comme de soi.

Pourquoi partir sur d’autres chemins alors que je me suis tant plue dans mon métier ?

Pendant longtemps, j’ai eu besoin d’appartenir à une association, de sentir que je faisais corps avec une structure, que son logo était sur ma carte de visite, que j’appartenais à un groupe, pleinement. La marge immense d’expérimentation que j’ai eue dans mon poste a fait naître en moi l’envie de partager mes expériences fortes, de rendre publiques mes émotions, de faire connaître des situations oubliées. Mais je ne suis pas une solitaire. J’aime travailler en équipe, c’est là que je suis inventive et pleine d’idées, en construisant, échangeant, au cours de débats contradictoires, réfléchissant avec d’autres. Et la réalisation d’un film est aussi pour moi une aventure collective.

Lorsque je m’imagine me lancer dans cette aventure, je suis bien sûr portée par l’idée de raconter une histoire. Mais je ressens aussi une excitation quasi-physique, comme un picotement, face à la perspective de fabriquer un film, cet objet artistique qu’il faut façonner : écrire une histoire pour la mettre en images et en mouvement, jouer sur les distances, choisir l’ordre des séquences, les agencer, choisir les musiques, les sons, introduire du silence, jouer avec les langues et les accents. M’imaginer fabriquer un film du début à la fin fait étrangement écho à une scène très familière de mon enfance :

Nous sommes sur le point de passer à table. Mon père éditeur rentre du travail avec un livre en construction. Et il ouvre devant nous son carton, ou sa pochette, son sac en plastique, il déballe le tout (parfois juste un bout, parfois un livre tout blanc, parfois des épreuves) et nous demande notre avis : les couleurs de la couverture, la police, l’agencement de la couverture, avec ou sans jaquette, et la maquette, qu’en pensons-nous ? et le titre, et la quatrième de couverture ? La fabrication du livre fait partie de notre cuisine, elle s’immisce dans notre quotidien, je suis pas à pas la conception d’un livre, depuis l’idée jusqu’à la librairie. Je me souviens que j’aimais l’odeur du papier. Je me souviens aussi de mon envie de donner mon avis, de participer au choix mais tout en restant un peu à distance — c’était la passion de mon père.

A présent que l’idée de réaliser un film, forcément documentaire tant j’ai envie de saisir et de partager des bouts de réel, est née, je retourne à cette excitation enfantine à l’idée que je puisse fabriquer quelque chose étape par étape et utiliser mon goût artistique comme je ne l’ai jamais fait jusqu’à présent.

Le mur est bleu comme une orange (texte publié sur Arte pour le vingtième anniversaire de la chute du mur, 2009)

La chute du mur de Berlin, c’est le début de ma conscience politique. La réappropriation de mon histoire allemande. Une fenêtre qui s’ouvre sur la mémoire cachée et silencieuse de ma mère. Le moment où je vais pouvoir aller à Schöneweide, sur les lieux de son enfance. Mon plus grand rêve d’enfant. Des gouttes d’émotion qui abondent. Regarder encore et encore les images à la télé et avoir la rage au ventre de ne pas être debout sur le mur ce soir-là.

La chute du mur de Berlin, elle m’appartient, elle fait partie de ma vie. C’est un pied de nez à mon histoire, mon héritage, mes racines est-européennes. C’est un moment où tout est accessible. C’est la possibilité de l’amour. Le rêve que je n’osais pas formuler. La perspective plus qu’audacieuse d’UNE Europe qui n’était pas qu’une idée politique mais quelque chose de concret et palpable. Une victoire immense sur la haine.

Le 9 novembre 89, je suis avec de très bons amis d’origine yougoslave – grâce à qui je rencontrerai l’homme qui est à mes côtés. Je ne sais pas encore – eux non plus d’ailleurs – qu’ils seront bientôt considérés comme des traîtres quant ils dénonceront la purification ethnique dans les Balkans. C’est avec eux, chez eux, que je fête la chute du mur. Il ne pouvait y avoir meilleure compagnie. On parle la même langue, on ressent les mêmes choses. On est tous de “là-bas”. J’ai des frissons toute la soirée.

Je suis incapable de détacher mes yeux de la télévision. Je téléphone à ma mère. Je ne suis pas seulement bouleversée, c’est mon monde qui se redessine.

Au moment de la chute du mur donc, après ma mère, ma première pensée va à mes grands-parents paternels (les hongrois, ceux qui ne sont pas partis en 1956, ceux qui ont choisi de rester parce que c’était leur vie). Instantanément, ils sont plus accessibles, entre eux et nous, le mur est tombé. Je me souviens très précisément, je me suis dit “on n’aura plus besoin de leur apporter des oranges”. C’est absurde, le mur de Berlin tombe, et les oranges déferlent sur Budapest.

Bizarrement c’est à eux que je pense et non aux membres de ma famille allemande, qui vit à Hambourg depuis sa fuite. C’est comme si cela ne les concernait pas vraiment, comme si eux ne pouvaient pas comprendre, comme si pour eux, rien ne changerait vraiment.

La chute du mur, ce n’est pas une histoire allemande, c’est pour moi une histoire est-européenne.

Le soir de la chute du mur, je tremble à l’idée qu’il disparaisse, qu’il n’en reste plus rien. Je veux des traces du mur. Je m’y attache. Cette peur ne m’a pas quittée, comme on tremble face à l’idée de la destruction d’une maison où on a passé une partie de son enfance.

Enfant puis adolescente, die Berliner Mauer me fascine. Adulte, je le partage avec mon bien-aimé, j’emmène mes enfants en voir des traces, je le raconte.

Il n’est plus mais il fait partie de mon héritage étrangement lourd et douloureux. Pas un voyage à Berlin sans que j’aille vérifier qu’il est encore là et que je peux le toucher.